Sortir les idées d’internet

J’ai décidé de supprimer le blog Diomedea. Aussi, j’ai prévu de mettre en page les textes publiés sur le blog, afin d’en garder une trace, sur papier. On peut me contacter par mail pour recevoir les brochures par voie postale.

Si j’ai pris cette décision c’est parce que je n’avais plus envie depuis un moment d’alimenter un blog, quel qu’il soit, sans pouvoir avoir en face de moi ceux/celles qui le lisent, et surtout parce que je remets en question depuis quelque temps le fait de donner une présence à mes idées sur internet, raison pour laquelle la revue Hérésie n’a toujours été que sur papier. Étant critique et inquiète de l’avancée des technologies dans notre quotidien, et de la dystopie qui est en train de se créer sur cette base, je n’ai plus envie de participer à une virtualisation de mes idées, qui perdent ainsi de leur réalité et valeur, je trouve, et deviennent de simples objets de consommation. Le virtuel rend tout poreux et met tout au même niveau, et les réseaux sociaux donnent l’habitude aux utilisateurs de se comporter en publicitaires qui doivent rendre leur image attrayante (et fausse), comme s’ils étaient de vulgaires marchandises (leurs données le sont en tout cas!), et ils finissent aussi par traiter les idées présentes dans cette bouillie d’information comme de vulgaires objets de consommation, qui s’équivalent toutes.

Internet c’est la vulgarisation, l’uniformisation des différences et des goûts, le conformisme, qui produit un abrutissement généralisé, et entraîne d’ailleurs déjà des changements au niveau cognitif et physique (passer sa journée assis devant un écran ça ne risque pas de développer certaines aptitudes que les humains et leurs ancêtres ont développé par des modes de vie non sédentaires). Avec internet tout devient accessible, léger, ordinaire, à la portée de tous, et donc très souvent insignifiant.

Bientôt des gens prétendront gravir des sommets en enfilant un casque de réalité virtuelle depuis leur salon, et puis on pourra faire du sexe avec « quelqu’un » sans faire l’effort de faire une rencontre, ni avoir un individu en face de soi, il suffira de choisir un avatar sur un catalogue, un partenaire fictif fantasmé, et d’enfiler son casque. On pouvait déjà constater que les relations affectives et/ou sexuelles tendent à transformer l’autre en simple objet. Eh bien ! Bientôt ce seront de vrais objets qui seront l’essence de ces rapports. D’autres déjà prétendent avoir des amis, virtuels, qu’ils n’ont jamais rencontré et dont ils ne peuvent pas vérifier si ils sont bien ce qu’ils prétendent être. On peut aussi aujourd’hui prétendre parler une langue après l’avoir apprise sur un programme, sans jamais avoir échangé avec un locuteur natif, ou encore se dire botaniste en ayant appris par cœur le nom des plantes en latin sans jamais les avoir observées sur le terrain. Ici j’oppose bien le vécu réel, et le savoir qui en découle (dit « savoir chaud »), au savoir virtuel, déconnecté d’une expérience dans le réel (« savoir froid ») qui est comparable à celui d’une machine de par son uniformité, sa froideur, sa forme mécanique et superficielle, son manque de sensations perceptibles, mais ne pourra jamais prétendre l’égaler, car une intelligence artificielle a une instantanéité à la mémorisation et une capacité quasi illimitée de mémoire, qui dépasse largement tout ce qu’un humain pourrait faire à ce niveau là.

Il y a quinze ans on pouvait, peut-être, encore se permettre d’être naïfs et de prétendre que nous pouvions décider de faire un « bon » usage d’internet (un outil crée par les militaires, donc qui n’a jamais été neutre), mais à l’heure actuelle il faut être sacrément aveugle, ou technophile, pour continuer de défendre un tel argument. Ou bien il faut avoir baissé les bras et se dire qu’il faut bien s’adapter à la société dans laquelle on vit, et essayer d’y voir du positif malgré tout, de « démocratiser » l’accès aux idées en les diffusant sur internet. En réalité nous n’avons aucun contrôle sur cette énorme toile d’araignée, et chaque donnée balancée dessus nourrit d’énormes bases de données qui servent à développer l’intelligence d’Intelligences Artificielles qui ne sont déjà plus de la science-fiction, et qui sans aucun doute nous promettent de sérieux ennuis dans un avenir pas si lointain. Des générations avant nous ont très bien été capables de diffuser leurs idées sans internet, et elles avaient peut-être plus d’échanges que nous n’en avons aujourd’hui, où les rapports virtuels ne pourront jamais remplacer de vrais rapports, des liens d’affinité et d’amitiés réelles basées sur la confiance que permettent les rapports sensibles aux autres.

Et puis dernièrement il faut dire que la réflexion sur le rapport à internet est aussi alimentée par les attaques en augmentation (essentiellement sur les continents européens et américains) contre les antennes, que ce soient des antennes de télé, de radio, de 3G, 4G ou 5G.
Ces dernières sont destinées à rendre la connexion beaucoup plus rapide pour les smartphones et autres objets connectés, ce qui tend à rendre internet omniprésent dans le quotidien, où les utilisateurs sont connectés 24/24 d’une façon ou d’une autre, que ce soit avec leurs smartphones, leurs montres, ou n’importe quel autre objet de leur quotidien. Sans compter les avancées que la 5G permet pour les militaires et polices, par exemple avec les drones, systèmes radars, vibromètres lasers (capables de localiser nos pulsations à 200 mètres) et autres joyeusetés; et puis cette absurdité que sont les voitures autonomes. Peu à peu la dépendance quotidienne à internet se développe dans des domaines qui se passaient très bien d’un tel auxiliaire : dépendre d’un GPS pour se déplacer, avoir sa montre connectée pour faire son jogging, écouter de la musique, payer ses courses, ouvrir la porte de son immeuble, acheter des billets de train ou de bus et ne plus les avoir que numérisés, utiliser une enceinte connectée pour allumer sa radio ou son four, allumer le radiateur du salon à distance depuis son bureau, et autres possibilités tellement indispensables que permet le tout connecté. Le jour où l’argent ne deviendra plus que virtuel, et qu’on ne pourra donc plus faire ses achats sans smartphone ou autre objet connecté, et qu’on ne pourra donc plus accéder à un salaire, au RSA, aux APL sans cela (certes, on peut se passer de tout cela, mais peut-on se passer tout court de l’argent dans cette société ?), qu’elle sera la marge de manœuvre si on refuse d’utiliser ces objets, à part s’exclure totalement de la société ? Et qu’elle est la marge de manœuvre face à un programme de « crédit social », sorte de système numérique totalitaire, tel que développé en Chine et qui semble déjà rendre envieux certains autres États ? Demain le choix sera simplement de rentrer dans le moule connecté ou de vivre « hors » de la société, sans même savoir si cela sera seulement possible.

Avoir un objet connecté aujourd’hui c’est accepter de fait les antennes 5G qui sont installées pour, et qui bientôt fleuriront dans les rues, et accepter la dystopie déjà présente en Chine, et qui arrivera bientôt ailleurs. Aujourd’hui certains adoptent ces objets, parfois sans l’assumer, en se trouvant des justifications, et demain ce seront des puces sous-cutanées ou autres objets de surveillance insérés dans les corps qui deviendront la nouvelle norme (certains se trouent déjà la peau pour y insérer des bijoux à la mode), et que les mêmes accepteront avec les mêmes justifications bancales, ou le même enthousiasme technophile … à chaque fois il y aura un pas de plus de fait dans cette artificialisation de la vie, un nouvel objet à adopter, et à chaque fois les limites de liberté seront rétrécies, et toujours le troupeau bêlera gaiement en mettant volontairement sa vie entre les mains de la surveillance généralisée, se fondant définitivement dans la communauté du XXI° siècle, où le choix individuel et la « vie privée » ne sont pas des options possibles, tendant à supprimer l’individu pour n’avoir que des membres interconnectés totalement transparents qui se maintiennent dans les clous grâce aux laisses électroniques qu’ils acceptent à chaque instant de porter.
Il n’est pas inutile de garder à l’esprit que la première chose qu’on faisait faire aux prisonniers des goulags était de leur faire construire la clôture de barbelés … les objets connectés qu’on emporte partout avec soi sont les clôtures de barbelés d’aujourd’hui, qui pour l’instant sont volontairement utilisés, car il n’y a rien de tel que de choisir soi-même sa propre cage.

Si on prend le problème sous un autre angle, il est intéressant de voir que ces dernières années plusieurs États n’ont pas hésité à couper internet lors de grosses révoltes, afin de déstabiliser les populations qui devaient apprendre alors à reconstruire des structures et communiquer hors d’internet. Donc, tant qu’on peut utiliser internet comme on en a envie c’est que ça ne dérange pas trop le pouvoir, car si par internet on faisait vaciller le pouvoir son accès serait restreint.

Sur le fait de défendre la diffusion de brochures sur des réseaux sociaux, ou sur internet en général, considérant sans doute que le seul papier ne touche pas assez de personnes, ou n’acceptant pas que les idées n’aient pas besoin d’internet pour exister, utilisant ainsi une logique productiviste, le quantitatif préféré au qualitatif ; mais considérant sans doute aussi l’avantage de la rapidité de la diffusion des textes sur internet, car la vitesse est devenue un objectif majeur dans ce monde hyper-connecté, je ne peux que rétorquer que je vois derrière tout cela un espoir de réveiller les masses en diffusant des idées en quantité et accessibles à tous, en adoptant les moyens de diffusion de la société, alors que moi je n’ai pas de désir d’inclusion de mes idées dans le social, ni d’une interaction avec, ayant depuis déjà un certain temps abandonné l’illusion d’une révolution et refusant de séparer le fond de la forme. Poster des brochures sur Facebook ça serait, je pense, bien pire que diffuser des brochures ou des livres par la Fnac, en les publiant tout bien comme il faut (ISBN et tutti quanti), au lieu de faire imprimer à ma façon et de les diffuser moi-même. Sans parler du fait que les réseaux sociaux créent un effet bruit de fond, une foule virtuelle prête à commenter, consommer et diffuser le dernier buzz, ou à lyncher virtuellement le dernier sujet à controverse, comme ces foules qui hurlaient sur les condamnés avant leur exécution.

Aussi, s’adresser à des personnes qui n’ont aucune affinité avec ses idées à soi me semble totalement vain, car quand bien même ils liraient ces idées, si ils ont en eux un autre rapport au monde cela n’aura aucune raison d’évoquer quelque chose en eux, tout au plus ils pourront les trouver intéressantes d’un point de vue intellectuel, mais ça sera noyé dans l’immense masse d’autres idées présentes sur le net, mises en forme de façon à ce qu’on ait envie d’aller vers ces produits de consommation. De plus, dans un tel contexte je craindrais que les consommateurs ne fassent pas plus qu’embrasser une nouvelle idéologie, avec toute la conviction et la passion exagérées dont font preuve les nouveaux adeptes qui ont quelque chose à prouver. Certaines analyses de psychologie sociale ne me semblent pas dénuées d’intérêt à ce sujet, notamment concernant la manipulation de groupe, les phénomènes sectaires ou encore ce que le besoin de reconnaissance et de s’intégrer poussent à faire. C’est l’histoire de la société versus l’individu, et surtout l’histoire de certains milieux « politiques » et leur propension à recruter des perroquets dociles et obéissants.

En même temps, lire sur du papier est une habitude qui se perd, et ça me fait penser à ces gens incapables de voir les affiches collées dans leur rue, et qui ne s’informent pour les concerts ou autres que sur la toile.
Par quoi est attiré leur regard, qu’est-ce qu’ils font quand ils marchent dans la rue, s’ils ne voient pas les affiches collées sous leur nez ? Sans doute que regarder au-delà de quelques centimètres devant soi est devenu tellement inhabituel, à cause de l’omniprésence des écrans dans leur vie, qu’ils ne sont même plus capables de voir les détails autour d’eux … les bourgeons qui éclosent au printemps, les vols d’oiseaux au loin, les caméras qui poussent dans les rues, les tags tracés durant la nuit, tout cela est invisible pour ces connectés qui commencent à ressembler de plus en plus à des machines.

S’il y a encore des plateformes de blogs, telles que noblogs, espivblogs, etc, ou des sites qui fonctionnent de façon indépendante et proposent des textes intéressants (mais il faut faire un très gros tri dans la masse de sites/blogs ), et que je reconnais leur importance, je fais le pari que les idées que je porte peuvent se diffuser hors d’internet, comme cela se faisait sans se poser de questions il y a moins de 15 ans. Je ne veux pas continuer de m’adapter à cette société en acceptant des moyens qui ne me conviennent pas et qui ne sont pas à moi, sur lesquels je n’ai pas de contrôle (la coupure étatique d’internet, la fermeture juridique d’un site, etc.). Les moyens pour moi en disent beaucoup sur ce qu’on porte en soi. Diffuser à mon échelle, selon mes capacités, et m’en contenter, en faisant l’effort d’aller vers des individus qui pourraient diffuser ce que je produis, voilà un peu d’humilité et de simplicité qui me semblent nécessaires aujourd’hui.

Je n’avais pas accès à internet lorsque ma pensée critique a commencé à devenir plus claire à l’adolescence, et c’est sans doute grâce à ça que j’ai su tracer mon propre chemin, cherchant ce qui pouvait me nourrir par quelques lectures suscitées par ma propre réflexion. Avec le peu que j’avais à ma disposition (le rayon philo de la bibliothèque du lycée, les rares journaux anars présents en kiosque, etc), sans avoir personne pour me conseiller, j’ai exploré les réflexions qui me travaillaient, j’ai fait des erreurs dans mes explorations, j’en ai tiré des leçons, et finalement j’en reviens au même point que lorsque j’avais 18 ans, peu importe les milliers de textes que j’ai pu lire (y compris sur internet) entre temps, les quelques lectures de cette époque là, que je perçois aujourd’hui à l’aune de mes expériences, nourrissent encore ma pensée et seraient suffisantes. Je n’ai pas eu besoin d’internet ni d’un environnement « politique » pour aller vers ce que je suis aujourd’hui, et même, c’est parce que j’ai voulu vivre des choses dans la réalité, partager des expériences avec de vraies personnes qui ont une singularité qui n’existe que dans le réel (un sourire, une intonation, des gestes particuliers, une énergie etc), explorer ce qui m’entoure, laisser développer ma sensibilité, que ma pensée à pris cette orientation. Dans un environnement aseptisé que je choisis, où je serais branchée aux réseaux sociaux, dépendante de l’image que je donnerais de moi, et donc dépendante du regard de ces autres que je ne peux même pas voir, je ne serais pas allée, je pense, vers la pensée individualiste.

Et « naître dans » le rapport à tout cela n’empêche pas d’avoir une réflexion critique. J’ai été à l’école dès l’âge de 3 ans, pour autant ça ne m’a pas empêché d’avoir une attitude réfractaire face au système scolaire. Et je pourrais donner encore un exemple parmi beaucoup d’autres : naître dans une société patriarcale me fait forcément accepter le patriarcat ?

Pour revenir au sujet initial, je ne défends pas le papier en soi, car il y aurait des analyses intéressantes à redire sur l’apparition de l’imprimerie. Mais je préfère le papier à la virtualité. Et je souhaite que les individus proches de mes idées qui tiennent encore à la diffusion sur internet se rendent compte qu’il n’y a rien à en attendre, si ce n’est que les données que l’on donne volontairement à cette toile immense servent à quelque chose tôt ou tard (ça peut être juste des données qui font la fortune d’une entreprise qui s’enrichit grâce à ça).

Ceci étant dit, concernant les brochures et les textes théoriques cela me semble assez clair. Concernant les communiqués d’actions, je suis quand même obligée de reconnaître qu’une diffusion sur papier serait sans doute plus complexe, bien que ça a été fait par le passé. Pour éluder un débat qui se déroule depuis quelque temps, je pense qu’il n’y a pas de sens à opposer la non communication (je ne parlerai pas d’anonymat, car tout le monde est anonyme dans ce genre de situation) au fait de communiquer, car les deux approches peuvent tranquillement coexister. Et malheureusement dans ce cas précis, communiquer par internet reste la solution la plus simple et sûre. Et il faut reconnaître que des textes qui accompagnent des actes ont d’autant plus de portée, s’inscrivant dans une praxis qui casse la dichotomie théorie versus pratique. La diversité des approches est une richesse, et la communication peut s’avérer inspirante et susciter des vocations, en tout cas montrer que c’est possible; et expliquer les façons de faire peut aussi permettre cette fameuse « reproductibilité ». Dans ce contexte là, la contradiction d’utiliser internet ne me semble pas problématique en soi. Et c’est bien la preuve que dans ce monde tout n’est pas noir ou blanc, et que dans certains contextes il arrive de faire des concessions, ce qui différencie un individu vivant d’une machine.

On pourra me dire que c’est contradictoire de faire une critique d’internet tout en diffusant ce texte sur internet et donnant une adresse mail pour me contacter pour recevoir les brochures. En effet, je n’ai pas encore de meilleure solution concernant la commande de brochures, et quant à la publication du texte, étant donné qu’il s’adresse essentiellement aux personnes naviguant dans le virtuel, il me semblait que c’était une solution pour leur faire passer ce message (évidemment, ce texte est aussi accessible sur papier).

À une prochaine hors de la toile !

Un albatros
Mai 2020
diomedea(at)riseup(point)net

 

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