Weil am Rhein, Allemagne : Incendie d’un engin du constructeur Implenia, en charge du chantier de la prison de Bässlergut à Bâle

La nuit dernière [du 4 au 5 septembre 2017], nous avons incendié un engin de chantier appartenant au constructeur Implenia à la gare de Weil am Rhein [1]. En agissant ainsi, ça a fait plusieurs centaines de milliers d’euros de dégâts. Nous voyons cet incendie comme une contribution à la lutte contre l’agrandissement de la prison de Bässlergut à la frontière d’Otterbach à Bâle. Implenia se charge de diriger le chantier lors de cet aménagement. De mars 2017 jusqu’en 2020 va être construit un bâtiment annexe, en plus de la rénovation de la prison existante. Ce nouveau bâtiment comprendra 78 places de détention pour les prisonniers purgeant leur peine, et par conséquent l’ancienne prison va complètement se transformer en un centre de rétention et d’expulsion. Les capacités d’incarcération des détenus et des retenus augmentent. Nous luttons contre ça car nous y voyons aucun avantage mais au contraire une perte de sécurité pour les gens. Construire des prisons fait partie d’une logique qui part du fait que d’autres gens décident de nos vies, afin de maintenir un monde fondé sur l’exploitation et l’oppression.

Prisons dans l’Etat national

Notre lutte contre l’agrandissement de la prison de Bässlergut part d’une critique fondamentale de l’institution d’enfermement et d’exclusion qu’est la prison et ainsi des évolutions répressives qui y sont liées. Nous aspirons à un monde dans lequel enfermer les gens n’existerait plus (et ne serait également plus « nécessaire »). Ainsi, nous pensons non seulement aux prisons mais également à tous les autres camps qui, sous une forme édulcorée, isolent et concentrent certains groupes sociaux. De tels camps existent partout dans le monde, comme s’ils n’avaient pas une histoire et une fonction extrêmement problématiques.

Notre critique est d’abord anarchiste. Nous sommes socialisés dans une société où l‘Etat est reconnu comme administrateur de l’ensemble de nos vies sans que ce soit remis en question. La société carcérale a pour tâche de garantir la sécurité à l’ensemble des membres de cette société en tentant d’enfermer et de discipliner les sujets que l’Etat classe comme « criminels ». Le fait que la prison n’est encore jamais été vue particulièrement comme bonne s’illustre à travers plus de 200 ans d’histoire, en ayant créé bien plus de délinquance qu’elle n’en a empêché. Encore aujourd’hui, es gens peuvent aller en prison pour des petits délits et en ressortir comme délinquant organisé avec plein de nouveaux contacts, de stratégies, de techniques et d’idées.

C’est pourtant pour cette raison que ça ne va pas. Car l’Etat national libéral est en aucun cas un acteur neutre qui maintient simplement l’ordre social pour le compte de la société en limitant la liberté des individus (même si nous devons nous-mêmes refuser cette représentation, puisqu’elle part de l’idée que les gens ont besoin d’un pouvoir au-dessus d’eux afin de parvenir à vivre en paix les uns avec les autres).

C’est même bien pire : l’Etat préserve par la violence un ordre social qui repose sur l’oppression et l’exploitation et duquel l’Etat et ses représentants tirent eux-mêmes profit. A notre avis les Etats instaurent une domination qui sert les intérêts des riches et des puissants.

Dans cet environnement, la prison se charge de différentes missions : d’une part, elle satisfait les appels exigeant plus de « sécurité » en enfermant les gens qui transgressent les lois en place et en transmettant un sentiment de sécurité aux « non-criminels ».

Ainsi, la prison a longtemps été considérée comme une manière de résoudre tous les problèmes. De nombreuses peines diverses ont été supprimées au profit des prisons. Indépendamment de la raison du délit, l’enfermement des délinquants est encouragé et l’illusion de sécurité augmente dès que ces personnes se retrouvent derrière les murs des prisons.

D’autre part, elle sert à avoir un effet dissuasif. Les gens ne doivent pas commettre d’infractions et désobéir car à la fin d’une longue série de mesures disciplinaires et de répression se trouve la prison. La prison, un endroit où les gens enfermés sont privés de leur vie antérieure, de leurs relations et de toute autonomie. Un endroit où tout leur est enlevé.

Guerre sociale contre les pauvres

La prison est l’expression prolongée d’une tension existante permanente entre d’un côté les riches et les puissants et de l’autre les pauvres et les exclus de ce monde. Ceci s’illustre actuellement par exemple par l’intermédiaire des évolutions totalement spécifiques dans le domaine du droit d’asile et de la justice. Comme conséquence de la restructuration du droit d’asile d’ici 2019, les procédures sont centralisées et toutes les étapes de celles-ci sont traitées dans ce qu’ils appellent des « centres fédéraux ». Que ce soit une décision positive ou négative concernant la demande d’asile, celle-ci est rendue dans les 140 jours tout au plus. Les gens qui ne correspondent pas aux critères parce qu’ils sont par exemple entrés par un autre pays (loi Dublin) recevront aussitôt un refus de leur demande d’asile et seront transférés immédiatement dans un centre de rétention. Avec ces centres, la surveillance et le contrôles des demandeurs d’asile sont sans cesse renforcés et les administrateurs en poste dans ces services de traitement des demandes d’asile croient ainsi parvenir à empêcher les gens de « se planquer ».  Cette révision continue à limiter encore plus la liberté de mouvement des migrants et de plus soutient la Lagerisierung (généralisation des camps) de tant d’autres vies. Avec l’application de la révision du droit d’asile, le besoin de places en rétention administrative, destinés aux personnes n’ayant aucune condamnation pénale, augmente. C’est pourquoi d’ici fin 2018, 700 nouvelles places de rétention doivent être créées par les cantons. L’agrandissement de Bässlergut fait également partie de cette évolution. Par la construction de ce nouveau bâtiment, l’ensemble de la prison existante est transformé en centre de rétention administrative et ainsi en places pour les reconduites à la frontière.

Par l’augmentation des courtes peines de prison, la nouvelle construction d’une prison est en corrélation avec les détenus du droit pénal traditionnelle. Le canton lui-même souligne dans une lettre au grand conseil que les courtes peines allant de 1 à 6 mois de prison sont multipliées par quatre et celles allant de 6 à 12 mois de prison ont doublé. Cela est lié à différentes raisons : davantage de gens prennent le bus sans pouvoir le payer. Cela concerne de simples délits à la propriété ou la violation de la loi d’entrée sur le territoire national, qu’ils appellent « séjour illégal ».

Les prisons se remplissent de pauvres et de migrants, qui soit cherchent simplement à se déplacer librement, à vivre ici ou jouir des mêmes privilèges. La prison est donc, à part quelques exceptions, à mettre sur le même plan que la police et le système judiciaire, comme une partie de la guerre de l’Etat (et donc des riches et des puissants) contre les pauvres et les exclus. Les prisons sont remplies de personnes qui « glissent » dans la soi-disant criminalité en raison de leurs origines ou bien tentent de s’affranchir de la loi et de ce qui leur est interdit. Souvent, les deux vont de pair.

Résistance et suicide

Depuis la mise en place et le développement des prisons modernes, ces dernières sont accompagnées de résistance. Depuis son ouverture, la prison de Bässlergut aussi est confrontée à différentes formes de rébellion, contre les gardiens et contre l’institution. Ça peut aller du fait d’esquiver du regard le maton, en passant par le refus d’obéir et la grève de la faim jusqu’à l’incendie de leur propre cellule. La plupart des actes de rébellion sont invisibles pour la majorité de la population et le resteront toujours : enfermés derrière des murs gigantesques et les barbelés de l’OTAN. Nous nous voyons comme une partie de cette rébellion que nous menons de l’intérieur ou de l’extérieur selon la situation.

Etre en prison et privé de toute autodétermination est un poids psychologique énorme, c’est pourquoi les suicides sont largement répandus. Dans la prison modèle récemment construite « Muttenz », plusieurs personnes se sont suicidées dernièrement. Ceci ne s’est pas encore produit à Bässlergut, certainement parce que la direction de la pression réprime en amont les signes avant-coureurs de suicide : si un prisonnier est « pris en flag’ » d’une tentative  de suicide, il est souvent placé nu en isolement, transféré au soi-disant « Bunker » : Un espace vide, petit et sans fenêtre, sans aucun contact avec d’autres gens hormis ceux qui l’ont enfermé. Pour maintenir en vie les détenus et suffisamment en forme les retenus pour les expulser, le psychiatre de la prison a les mains libres pour la distribution de sédatifs et de psychotropes. Ce n’est donc pas surprenant que les codétenus dissimulent souvent leur tentative de suicide : ils cherchent à épargner la torture à leurs amis. […]

Histoires de sécurité

 La soi-disant « sécurité » n’est possible que dans une société juste et solidaire, qui renonce aux mécanismes caractérisant le monde d’aujourd’hui, à savoir ceux de domination et d’exclusion. C’est pourquoi nous considérons les prisons et en particulier Bässlergut comme un danger et un ennemi de la sécurité. Aussi parce que notre lutte pour la liberté et contre les mécanismes d’exploitation menace notre propre sécurité. De la même manière que de nombreux rebelles avant nous, nous atterrirons nous aussi un jour en prison, bien que nous n’écrivons pas ce texte de prison.

Pourquoi attaquons-nous maintenant les sociétés qui ont accepté les contrats et participent au chantier de la prison ? Il y a sûrement aussi d’autres possibilités de s’opposer à une prison. Il est libre à chacun et chacun est lui-même libre de choisir d’autres moyens. Pour nous, ces entreprises sont caractéristiques d’un monde dans lequel on parle trop peu des structures telles que les camps et les prisons étant construits sans qu’il n’y ait d’opposition. Les entreprises impliquées dans le chantier de la prison de Bässlergut tirent profit de l’oppression des gens et sont ainsi coresponsables du maintien même de ces structures. Elles ont décidé en toute conscience d’accomplir ce travail et sont donc devenues des cibles vulnérables. Il n’empêche que toutes ces entreprises peuvent se retirer à tout moment de leur mission, ce qui dans ce cas n’en ferait plus des cibles privilégiées. Ceci augmenterait également leur propre sécurité. […]

Nous ne voulons pas de prison humaine, nous ne demandons pas de meilleures conditions de détention. Nous ne voulons pas de juges justes et de justice fiable. Nous luttons pour un monde juste et libre, sans juges, sans chefs ni gardiens. Pour nous, un tel monde n’est envisageable qu’avec l’abolition des prisons, de la justice et de l’Etat.

Nous faisons partie de la résistance contre le confinement et l’aliénation des gens. Nous nous déclarons solidaires de toutes les luttes contre les prisons à travers le monde, que ce soit celle des réfugiés révoltés sur l’île de Lesbos, les prisonniers du G20 à Hambourg ou les prisonniers en grève de la faim dans les geôles turques.  

En tous temps et en tous lieux, pour un monde sans taules ni palais !

Démolissons Bässlergut !

[Traduit de l’allemand de Barrikade.info, 05.09.2017]

NdT:

[1] Petite ville allemande située au bord du Rhin et à proximité de la forêt noire, aux frontières suisse et française, rattachée à l’agglomération de Bâle.

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