Publication : La « semi liberté » n’existe pas, détruisons toutes les prisons

Elles disent, ces crapules, « qu’on peut juger une société à l’état de ses prisons. »…

Nous rétorquons « une société qui a besoin d’enfermer est elle-même une prison ».

La construction de trente trois prisons (officiellement 16 000 places) a été annoncée fin octobre 2016. Dans le Sud-Est cela représente huit taules (1). Si tout se passe selon les plans du pouvoir, une maison d’arrêt et un quartier de préparation à la sortie viendront compléter le maillage déjà dense à Marseille : maison d’arrêt des Baumettes, centre de rétention du Canet, Établissement Pénitentiaire pour Mineur-es de la Valentine, UHSI (hôpital prison) et futur UHSA (hôpital psychiatrique-prison) ; cela sans compter le restant des hôpitaux psychiatriques. La justice enferme plus, et plus longtemps : 69 000 personnes se trouvent derrière les barreaux contre 47 000 en 2001 (2). Le ministre ose affirmer que les nouvelles prisons permettront « l’augmentation de l’encellulement individuel » et « l’amélioration des conditions de détention ». Les taules qui débordent aujourd’hui ont été construites avec les mêmes arguments. Au delà de leurs mensonges et autres discours « humanistes », c’est l’existence de prisons qui est insupportable. Le fait que des individu-es soient parqué-es, contraint-es par des tonnes de béton et des salopards d’uniformes, privé-es d’air et de lumière, de chaleur et de tendresse (…) en dit long sur cette société : une prison à ciel ouvert. Je ne veux pas minimiser les différences entre « dedans » et « dehors », mais simplement dire qu’il n’y a pas de liberté possible à l’ombre d’une prison. Du mitard au bracelet électronique, du « sursis » aux travaux d’intérêts généraux, des jours-amendes au contrôle judiciaire, des cours de promenade aux murs de la ville (…) c’est le règne de la carotte et du bâton : y a toujours un degré d’enfermement plus strict pour foutre la trouille, ou quelque chose à espérer pour celles et ceux qui « jouent le jeu». Et si on lui sciait les barreaux, à l’échelle de peine misérable qui voudrait forcer chacun-e à se contenter en permanence du « moins pire » ?

L’État construit de nouvelles cages. Le « bien-être » des prisonnier-es n’a rien à voir là-dedans. Il tente d’enfermer de manière plus « sécurisée » (automatisation et vidéosurveillance à tous les étages, diminution des contacts entre détenu-es…) afin de limiter les incidents, mutineries, évasions (…) qui traversent les zonz’ en permanence. Cerise sur ce gâteau moisi: une base pour l’ERIS (équipes régionales d’intervention et de sécurité) est en projet à Aix-Luynes. Dans une période toujours plus instable, les dirigeant-es étendent et perfectionnent l’ensemble de leur arsenal répressif (prolifération d’ uniformes toujours plus matossés, lois sur la « légitime défense »…). Ils se donnent ainsi les moyens d’imposer des réformes impopulaires, la remise en cause ou la disparition du « modèle social », des énièmes restructurations du capitalisme aux millions de personnes qui rament déjà pour bouffer. Leurs buts sont clairs : garder le monopole de la violence ; serrer la vis aux révoltée-s et galérien-nes qui seraient tenté-es de se servir directement dans l’étalage des richesses ; forcer l’ensemble des indésirables à respecter la loi et la propriété (foutus piliers de ce monde de domination et d’exploitation)…

Pour maintenir leur pouvoir sur nos vies, ces charognes comptent sur la force brute, l’adhésion et la collaboration d’une partie de la population mais aussi sur la résignation et l’apathie générale. Comme si les rapports autoritaires étaient inévitables et que la démocratie et le capitalisme représentaient les seuls horizons ! Pourtant, dès qu’on cesse de l’analyser à partir du discours des médias ou des mots de l’État, cette période n’a plus l’air si uniforme. Malgré la présence de sales relents réactionnaires (patriotisme, religion…), la militarisation et la rareté d’imaginaires subversifs, offensive et fils de luttes autonomes (3) n’ont jamais cessé d’exister. L’ année dernière a été riche de ces étincelles, de moments où le ronronnement démocratique a semblé quelque peu ébranlé (bordel contre la « loi travail», explosions de colères liées au viol de Théo par les flics, mutineries, attaques individuelles et collectives qui sont venues perturber la mascarade électorale…). Ces éclats de révolte ne disparaîtront pas du jour au lendemain. Que tenter alors pour provoquer, multiplier et donner du souffle à ces moments où la normalité se craquelle, afin que leurs contenus s’étoffent pour aller bien au-delà d’une catégorie de la population, de la contestation d’une réforme (loi) particulière ou d’une infrastructure de la domination, pour tenter de remettre en cause l’ensemble de ce monde de merde ?

L’État veut toujours plus de taules… Les communiquant-es qui nous les présentent comme inéluctables « oublient » souvent de préciser qu’il faut dix ans pour ériger une prison sur un nouveau terrain. Il peut s’en passer des choses, dans un tel laps de temps ! À ce qu’on sait l’emplacement de la future maison d’arrêt marseillaise n’a pas encore été trouvé. C’est une des phases délicates pour l’APIJ (agence pour l’immobilier de la justice) forcée de se « planquer » pour éviter le rejet de la population, souvent justifié par des arguments dégueulasses. (Même les ardent-es défenseur-euse-s de la prison ont rarement envie de vivre à côté.) Nul besoin d’être couillu (4), expert-e ès sabotage, fort-e, tête brûlée, jeune et/ou valide pour signifier dès maintenant l’hostilité qu’elles méritent à ces ordures. Qui sait ce qui pourrait advenir si l’existence de la prison débordait les murs, si les (futur-es) uniformes étaient sûr-es de se faire emboucaner, si les entreprises qui participent à ces projets infâmes étaient identifiées et attaquées en tant que telles (5)?

Le sens de toutes ces tentatives, petites et grandes, ne dépend pas uniquement de leur résultat. En reprenant de la prise sur ce qui nous entoure, en faisant résonner nos idées et manières de lutter nous expérimentons des relations réciproques, basées sur le partage d’idées et de perspectives, et nous sentons palpiter nos existences, notre goût de vivre et rêves de liberté…

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Notes:

(1) 6 nouvelles maisons d’arrêt seraient implantés à Marseille, Toulon, Grasse, Nice, Avignon, Ajaccio, et deux quartiers de préparation à la sortie (QPS) à Marseille et Nice

(2 ) Sans compter les nombreuses peines dites « alternatives » (bracelets électroniques, semi-libertés, contrôle judiciaire, TIG etc).

(3) des partis, des syndicats, des médias… voir encadré machine à expulser!

(4) Contrairement à bien des idées reçues l’habileté, la perspicacité, l’hardiesse, la force ou la colère n’ont rien à voir avec la forme de nos organes génitaux. Une spéciale dédicace à tous-te-s celles et ceux qui se révoltent et ne correspondront jamais au cliché du gros guerrier viril (et accessoirement hétéro).

(5) À Orgères (Bretagne), des tags hostiles sont venus décorer la mairie, la veille du conseil municipal qui devait statuer sur l’attribution d’un terrain à l’APIJ. [Impossible de savoir si cela a eu un impact, mais l’implantation de la taule a été refusée.]


Baumettes 3 : un chantier chasse l’autre.

Le n°3 du journal s’attardait sur Baumettes 2, chantier confié à VINCI concernant la destruction/construction de bâtiments pour la maison d’arrêt des femmes, ainsi qu’une nouvelle aile pour les détenus en préventive. Leur mise en service a finalement eu lieu, retardée par plusieurs grèves de gardien-nes réclamant des embauches supplémentaires. 700 détenus ont été transférés dans les bâtiments neufs mi-mai. Les fameuses cellules « individuelles » accueillent déjà deux personnes…. Le sinistre Urvoas, déplacé pour l’imauguration, a annoncé un nouveau chantier. Baumettes 3 concernera la destruction des derniers bâtiments des Baumettes « historiques » remplacés par une maison d’arrêt pour hommes neuve. Pendant la durée des travaux, une partie des prisonniers sera transférée à Aix-luynes 2 et Draguignan, actuellement en fin de construction. Le tout devrait être terminé en 2021 (d’autres sources parlent de 2023).

Les triples-P – Les opérations à venir seront réalisées par le biais de partenariat public-privé (PPP) : « contrats par lesquels l’État confie à un tiers (…) une mission globale ayant pour objet le financement, la construction ou la transformation, l’entretien, la maintenance, l’exploitation ou la gestion d’ouvrages, d’équipements ou de biens immatériels nécessaires au service public.» Autrement dit : l’État délègue le financement, la construction et la gestion à des entreprises qui se remboursent en percevant un loyer et en rackettant les prisonnier-es (cantines, travail.)… Il les rentabilise à fond, évidemment !

Comment ça se passe? l’Agence pour l’Immobilier de la Justice (APIJ – ministère public) lance un appel d’offre accessible uniquement aux ténors du bâtiment (pour postuler il faut avoir un gros chiffre d’affaire. En général : Bouygues, Vinci, Eiffage ou Spie batignoles). Ceux-ci ont plusieurs mois pour présenter projets et groupements d’entreprises qui seront sélectionnés, ou pas. L’entreprise choisie pour diriger la construction est appelée « maître d’ouvrage».

Le cabinet VOXOA (tristement connu pour avoir participé à la construction de la maison d’arrêt de Valence) a été désigné pour aider l’APIJ à choisir le futur maître d’ouvrage. Celui-ci, désigné au cours du premier semestre 2017, aura 43 mois (1) pour fournir à l ‘État une taule « clés en mains » (de la constitution de dossier aux autorisations administratives, des études de conception et d’exécution à la réalisation des travaux et l’aménagement du bâtiment…). Après les groupements dirigés par Eiffage (destruction des anciens bâtiments de la Maf ) et Vinci (construction et exploitation de « Baumettes 2 ») reste à voir quelles nouvelles entreprises pour faire leur beurre sur l’enfermement !

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Notes:

(1) tu trouves peut-être bizarre que ça aille « si vite » , alors que je disais dans l’autre texte que la construction d’une prison prend en général 10 ans. Une des raisons qui explique cette grosse différence c’est que dans le cas des baumettes 3 le terrain est déjà là.


Du bordel !

Fin mai, on apprend par le torchon local que les incidents se multiplient depuis trois jours aux Baumettes « historiques »: ça a commencé le 28 avec un blocage de cours de promenade (refus de regagner les cellules). Le fait que l’ERIS (bande de molosses cagoulés chargés de mater les révoltes en détention) ait été envoyé n’a pas empêché un début de mutinerie à un étage le 29 et un nouveau blocage de promenade le 30. Selon les mange-merde des médias la colère viendrait du fait que depuis mi-mai (mise en service de Baumettes 2), les parloirs, la gestion des cantines (racket organisé qui fait que les détenu-es vont acheter des produits de consommation courante en payant une fortune) et des télés ont été confiées à des entreprises privées qui font n’imp’ et rendent le quotidien encore plus difficile… Ne laissons pas ces actes de révoltes isolés (ni les individus qui seraient poursuivis!)

Foutage de gueule. Comme d’habitude, les gardien-nes ont sauté sur l’occasion pour se plaindre et demander (par la voix des syndicats CGT et SPS – syndicat pénitentiaire des surveillant-es) plus de moyens pour faire leur sale boulot. Avec un peu de patience il-les pourront aussi accéder à un numéro vert (à gestion déléguée au privé) qui aura pour but « la mise en relation téléphonique entre un personnel en détresse psychologique et un psychologue clinicien non pénitentiaire». On leur souhaite bien du malheur !

Si tu as des infos sur les Baumettes: entreprises qui font travailler des détenu-es, ou qui gèrent parloirs, cantines et télé (mais aussi la blanchisserie…) ou sur les taules en construction (communes qui sont sur le coup, entreprises engagées dans des candidatures…) hésites pas à balancer un mail on se fera un plaisir de les relayer dans les numéros suivants.

[Publié dans la feuille d’agitation anarchiste « Du Pain sur la planche » n°6, juin 2017]

Le sixième numéro au format PDF

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